dimanche 24 août 2008

Dimanche soir, au soleil couchant,

Le soleil couchant effleure maintenant l’horizon et la pointe du dragon fait courir une ombre gigantesque sur Tion le blanc et sur les viaducs qui l’enjambe. Surplombant Tion le noir de plus d’une centaine de mètres, sur la tour de guet la plus occidentale de la ville, deux discrets personnages sortent de leurs baluchons une étrange boule de cristal noire aux reflets dorés. Dans le même temps, juché sur le toit de l’hôtel de ville et sur le mur d’enceinte à l’est de la cité, d’autres observateurs font de même. Les jambes croisées sur un magnifique tapis aux arabesques de rouge et d’orange, Daman Elkebir plonge à son tour son regard dans l’étrange globe et tous voient alors la pointe du Dragon et ses environs sous une multitude d’angles différents simultanément. Alors que leurs regards perdent de leur subjectivité essentielle, les jeunes héros ont une désagréable sensation de vertige sans qu’ils puissent pourtant dire dans quelle perspective des reliefs du site ils ont la saisissante impression de chuter. Reprenant leurs esprits, tous voient l’arpenteur des horizons installé sur un tapis, volant à plus d’une centaine de mètre au dessus de Tion. Daman murmure quelques remerciements audibles par l’entremise des étonnantes sphères magiques. Il monte sur son œil un étrange monocle qui semble aiguiser à l’extrême le regard de chacun et leur annonce calmement que le spectacle va commencer.

Au loin, le majestueux Dragon ouvre les yeux. Niché dans un repli des falaises orientales, il a sans doute attendu plusieurs jours, immobile, dans les vents violents de la tempête glaciale puis dans le froid perçant des jours d’accalmie. Ebrouant son coup puis son corps tout entier il fait tomber une avalanche de neige jusque dans le fleuve prés de deux cents mètres plus bas. Lentement la colossale créature change la position de son centre de gravité et elle entreprend ainsi un nonchalant mouvement de bascule qui la plonge, tête première, vers le précipice. Sans manifester le moindre mouvement elle paraît glisser le long de la falaise. Soudainement, alors que sa gueule n’est plus qu’à quelques mètres de l’eau, le dragon déplie ses immenses ailes. Le cuir se tend et claque. L’air capturé comprime l’eau du fleuve et y creuse une large coupole vide cintrée par deux gigantesques gerbes d’écume. La vertigineuse vitesse acquise lors de la chute de l’animal semble alors convertie en une phénoménale poussée horizontale, et, la gueule ouverte, le Dragon déchire les lambeaux de brume qui flottent au raz des flots. Suivant le fleuve, il rejoint Arckopolis en quelques instants. Il s’engouffre sous le pont d'Asfield puis sous le pont de la veuve et la vague qu’il a formée derrière lui engloutie le vieux pont. Sur le pont des souffles, une calèche est arrêtée. Une femme vêtue d’une jupe pourpre et d’un corset noir est appuyée au parapet du pont. Elle aussi semble observer le spectacle. Devant elle, le dragon change d’attitude et dans un seul mouvement d’aile, il prend l’altitude nécessaire pour survoler le haut pont, au plus près de la magnifique femme dont les longs cheveux noirs s’étirent et dansent dans le vent. Durant un infime instant qui leur paraît pourtant interminable, les héros aperçoivent, le visage de la femme, levé vers le ventre aux reflets bleutés de la gigantesque créature ; le visage d’une jeune femme, qui laisse paraître de lourds sanglots emplissant ses yeux et courant sur ses tempes jusqu’au lobe de ses oreilles.

Obliquant sur la gauche, le dragon descend maintenant le fleuve Tion et passe sous le tapis volant de Daman Elkebir. Puis amorçant une large boucle, il revient sur son chemin et fonce vers la pointe de schiste et de quartz qui domine la cité d’Arkopolis. Arrivée au pied du pic, la bête cabre son cou et comprime sous ses ailes un immense volume d’air qui, en venant s’appuyer sur la paroi rocheuse qui lui fait face, lui donne l’impulsion nécessaire pour élever sa masse impressionnante à la verticale du fleuve. Il remonte ainsi autour de la pointe du Dragon et semble littéralement s’enrouler autour de la colonne jusqu’à son sommet.

Une nuée de blanches colombes s’envolent du pied de la pointe en suivant ce mouvement elliptique. Le regard acéré de Daman fait paraître, parmi ses colombes, des anges, hommes et femmes, aux torses nus et aux larges ailes blanches. Ils s’élèvent dans les cieux en suivant des trajectoires en spirale qui les éloignent de la pointe du dragon et lorsqu’ils arrivent à la hauteur du dragon ils s’immobilisent et agitent lentement leurs puissantes ailes pour maintenir leurs vols stationnaires. Nus pieds, ils ne portent qu’un simple pantalon de soie bleu cobalt et azur. Une large lanière taillade le torse et la poitrine de ceux d’entre eux qui portent de lourdes vipérines faites d’un acier blanc parcouru d’arabesques dorées. D’autres tiennent à bout de bras un longue tige et un lourd boulet d’acier.

Le Dragon plante ses puissantes serres dans la roche et déploie ses ailes en signe de défit, le cou tendu, la tête haute, au dessus du sommet de la pointe. Les héros entendent alors le son puissant et cristallin de la voie des anges. Les mots prononcés sont exprimés dans une langue que personne, parmi la petite troupe, n’avait entendue jusqu’alors, mais tous en comprennent le sens, sans que ni la distance ni la tournure des phrases ne puisse en altérer la compréhension.
– Oh, puissant Borhgo’omor, nous te sommons d’arrêter ici ton entreprise funeste. Il est encore temps de revenir à la raison. Renonces ! N’oblige pas ceux qui servent les mêmes causes que toi à te mitrailler de mille feux d’aciers. ». Dans la même langue déconcertante, mais sur un ton puissant et rauque, le Dragon répond à son interlocuteur :
– Apprends qu’aucune déité n’exerce ici son autorité. Elles furent bannit de ses terres depuis des temps immémoriaux. Et aucun dictat divin ne prévaudra jamais sur le libre arbitre d’un dragon. Je vois avec quelle ironie ton maître t’a demandé de te battre contre moi, toi qui partages mes convictions les plus profondes. Libère toi de tes chaînes ! »

Sur ces mots la créature mystique assure son emprise sur la roche qui se brise un peu plus sous la pression de ses puissantes serres. La tête rivée vers les étoiles, les ailes déployées, le dragon prend une profonde inspiration. L’ange qui lança tantôt l’étonnante interpellation lève, haut au dessus de sa tête, ses points fermés sur un tissu de soie bleu. Ne semblant attendre que ce signal, ses compagnons enfournent leurs boulets dans les canons. Les porteurs des vipérines tournent les tambours et à l’intérieur des tubes d’aciers les silex sont frottés les uns contre les autres. Ces mouvements circulaires libèrent des gerbes d’étincelles sur la poudre qui s’embrase. D’un même mouvement, deux chevaliers portants de lourds hauberts aux reflets dorés s’élancent du sommet de la pointe du Dragon qui domine le fleuve d’une centaine de mètre. Une douzaine de coups de tonnerres retentissent et ricochent sur les falaises. Les détonations assourdissantes font trembler les murs de la cité et brisent les vitraux les moins solides. Les boulets, portés au rouge, fendent l’air en direction du dragon qui a gardé sa posture, les yeux rivés vers les cieux. Les deux chevaliers, emmenés dans une chute vertigineuse reçoivent dans leurs bras, deux des pièces d’aciers les plus dangereusement dirigées vers le Dragon. Malgré le poids de leurs armures, l’impact change radicalement leurs trajectoires, pour les projeter vers les contreforts d’Arkopolis. Le dragon magnifique est plusieurs fois touché au torse et plusieurs de ses écailles de platine se brisent sous la mitraille. Une sphère d’acier déchire le cuir de son aile droite, mais la créature solidement ancrée ne bouge pas. Gueule ouverte, le puissant Borhgo’omor, souffle vers les cieux un feu bleu translucide qui s’élève jusqu’au firmament en une colonne gigantesque. Et alors que cette colonne semble touchée la voûte céleste, les anges s’embrasent tel des chandelles qui s’abîment vers les quais de la ville. Leurs corps noircis et vidés de toute substance sont enveloppés d’un jaune rougeoyant. Ils dégagent de lourdes volutes de fumée noire et se consument entièrement avant de toucher sol.

Les cieux sont maintenant drapés d’immenses voiles translucides de vert et de jaunes. Les habitants d’Arckopolis ont envahi les rues et tous contemplent les magnifiques aurores boréales qui zèbrent la nuit étoilée. Bientôt, une rumeur court parmi la foule, bien que personne ne sache vraiment interpréter le sens de ses manifestations célestes. Le peuple de la cité, trop longtemps terrifié et accablé veut voir, dans les actions de son protecteur ancestral, un coup d’éclat magistral et salvateur. Le Dragon bienveillant est de retour, il aura vaincu les dieux responsables des grandes guerres et des famines qui assassinent les campagnes voisines. La lumière des torches embrase rapidement l’ensemble des ruelles de la cité et le son des fifres et des luths qui court de place en place fait sourire les vieillards et danser les tourtereaux sous les cris joyeux des enfants du troisième age.