dimanche 24 août 2008

Mardi, en début de soirée

Dans la cheminée de la chambre des trois enfants brûle un feu de bois copieusement alimenté. Il diffuse une chaleureuse lumière qui danse sur les tentures murales. La gouvernante change une compresse que Lyta sait inutile au bien de la fillette. Elle se garde cependant d'en faire la remarque comprenant qu'en privant la femme de maison de ce geste elle aggraverait le sentiment d'impuissance qui la hante. Lou se dresse et se prépare à partir pour chercher les végétaux essentiels composant les onguents curatifs. La nurse jusque là absorbée par l'enfant alitée semble soudainement prendre conscience de la présence des deux jeunes femmes. Elle leurs propose une large coupe de fruits qui était disposée sur la commode. Lorsque Lyta tend le bras pour saisir une orange, une grimace de douleur lui froisse le visage. Nombres de plaies et de fractures restent à soigner sur son propre corps. Lou saisie une poire et quitte la pièce.

La porte de la chambrée s'ouvre sur la coursive est du second étage. Les branches de l'un des trois grands cèdres du Liban qui habillent le jardin privé viennent s'accouder contre le balcon. Elles portent comme un lourd fardeau la neige récemment tombée. L'air frais de ce soir d'hiver lance au visage de Lou des aiguillons qui viennent piquer ses joues. En croquant dans la poire, la demi elfe parcourt du regard le tronc de l'arbre centenaire. Ses yeux perçants remontent pour finalement plonger dans le firmament de ce crépuscule hivernal. Une main appuyée contre le garde-corps, dégustant le fruit juteux, la femme druide se ressource, le visage levé vers ce tableau séculaire et apaisant où les plus hautes branches du conifère découpent en ombres chinoises l'azur étoilé. Ce jour fût encore un tourbillon frénétique d'événements épuisants, et Lou doit profiter de la moindre occasion pour retrouver le calme auquel tout son être aspire profondément. En contre bas, le Loup c'est allongé dans le jardin sur le sol que l'un des pinacées a protégé des chutes de neiges. Tout autour on devine les trois étages de coursives intérieures. Planchers, balustres et poutres sont débitées dans le meilleur chêne. Et au-delà des coursives qui ceinturent le jardin les faibles lumières éclairant les nombreuses pièces de la demeure seigneuriale percent dans les sombres murs des fentes orangées au travers de vitres givrées.

En contre bas, Sir Gontrand et Pitterakk quittent la cours privée et descendent les escaliers jusqu'à l'immense salle de réception. Ils ressentent un étrange vertige lorsqu'ils arrivent sous la porte cochère, face à la large rue encore animée. L'esprit oubli vite que l'impressionnant jardin privé de la demeure est situé au premier étage. Et l'on a littéralement l'impression de « redescendre sur terre » lorsque l'on arrive face à la rue, après avoir dévalé les sombres marches en colimaçon qui s'enfoncent sous les jardins. Dehors, le froid est saisissant. Le mage resserre le col raide de sa pèlerine pour qu'il lui couvre le visage jusqu'au nez et le cou jusqu'aux oreilles. Sir Gontrand ajuste sa large épée dans le dos, et fait le premier pas en direction du quartier des souffles.

Sur le chemin les deux compagnons discutent des personnalités de la journée. Dans un style équivoque il y a d'abord ce qui semble être les deux représentants en vue des deux grandes forces politiques de la ville.

D'un coté figure le bourgmestre Aldrik Darckoon qui c’est proposé d’être leurs hôtes pour la nuit. Ce magistrat a obtenu son mandat à la suite du décès du précédent élu, et il est dans l'attente du vote des grands électeurs pour que soit ratifié sa charge. Sur le plan politique il compte parmi des "Arckopolitains", un mouvement loyaliste qui gère depuis de nombreuses années les affaires de la cité. Lors de leurs première rencontre avec Aldrik Darckoon, il leurs est finalement apparut comme un homme encore dans la fleur de l'age, au physique puissant et au visage énigmatique. Ses traits étaient cependant tirés, et on devinait une angoisse étouffée, probablement du à l'affection que sa fille a contractée. Une maladie qu'il a nommée "la peste drackonique". Cependant, alors qu'Arckopolis connaît d’obscurs troubles civils, on peut aussi deviner combien sa charge de bourgmestre doit être écrasante. Ceux de son propre camp ne peuvent qu'exiger qu'il mette un terme aux terrifiants comportements nécrophages et qu'il fasse cesser la rumeur qui va grandissante autour des énigmatiques enlèvements de jeunes filles.

Face au Arkopolitains, un mouvement aux ramifications occultes a fait une irruption fracassante dans le paysage politique de la cité. Il s’agit de la « Saint Vèhme ». A la tête de ce mouvement, l’alter Ego, Sir Aldrik Darckoon, se nomme Algor de la Foret. Il s'agit d'un homme d'age mur qui a probablement passé l'essentiel de sa vie à guerroyer sous des climats plus plaisants. Sa barbe dissimule mal de nombreuses cicatrices. Par ailleurs Sir Gontrand ne l'a pas vraiment trouvé habile parleur lors de leurs premières rencontres au guet. Ils vont ce soir assister à une "réunion privé" organisée par la sainte Vèhme et le paladin devine que l'orateur ne sera pas Algor lui-même. Il aurait certainement préféré conquérir la cité à la force du bras. Il est le genre de seigneur à exécuter de ses propres mains les personnes qu'il juge fâcheusement. A t'il lui-même abattu les mages et leur chien de guerre pour des crimes qui n’avaient pas commit ? Sir Gontrand se sent mal à l'aise fasse aux conséquences désastreuses de la rixe de la veille. Deux innocents ont été exécutés manu militari parce que suspecter par l'organisation occulte d’avoir abattu sept jeunes gens. Toutefois les jeunes gens en question étaient des détrousseurs en herbe et ceux qui les avaient abattus sont encore bien vivants puisqu’il en fait parti... La sainte Vèhme a des méthodes plus qu'expéditives et sans les légendes relatant les armées défaites par le dragon qui protège la ville elle aurait probablement déjà été assiégée par Algor et ses hommes d'armes.

Ce matin, alors que les compagnons étaient au guet pour voir le corps de la dernière femme enlevée, Algor semblait avoir remarqué, comme Sir Gontrand le comportement surprenant de cette Jeune Bohémienne. Mais si c'est le hasard qui fit que le paladin croisa du regard, l'espace d'un instant, la jeune femme accompagnée d'une fillette, il est probable qu'Algor cherchait pour sa part, dans la foule quelqu'un qui aurait cette réaction. De quoi s'agissait t'il d'ailleurs ? Avait-elle reconnu le corps ensanglanté du troisième enlèvement ? Mais alors pourquoi ne pas l'avoir dit aux gardes du guet ? S'agissait-il d'un mouvement de terreur ? Mais ne savait-elle pas ce qu'elle venait voir dans l'enceinte du guet ? Tout ce que Sir Gontrand a pu noter, c'est cet étrange bonnet phrygien aux couleurs vives de rouges de verts et de jaunes. En y repensant il est surprenant que cette mystérieuse inconnue ait été accompagnée d'une fillette. La scène n'était pas pour une enfant et la femme semblait bien jeune pour être mère.

Elle n'est pas le seul personnage mystérieux de la ville. Il y a ce corbeau que Lou retrouva cloué à la porte de leurs logis en fin d'après-midi. Tillet leurs expliqua qu'il signifiait la colère du « gueux devenu roi ». Cet étrange personnage, faune au pied de bouc et aux cornes discrètes cachées sous d'épais cheveux noir est le redoutable maître de la guilde des voleurs. Il partage avec Réric Leblond le pouvoir exécutif sur les rues du quartier du guet, et sur le reste de la cité. Et même si les compagnons n'en savent guère plus à sont sujet, ils ont jugé préférable d'accepter l'invitation du bourgmestre en restant au chevet de l'enfant malade pour passer la nuit dans d'autre draps que ceux du chevalier Orion.

Enfin il y a le médecin Exalim Polerte. Pitterakk à l'impression d'un peu mieux le connaître depuis qu'ils ont visité sa demeure. Aux vues du contenu de son imposante bibliothèque on imagine un personnage mystérieux, féru de drackonologie et de l'histoire d'Arckopolis. Ou est-il passé ? Et pourquoi le chevalier Orion le recherchait ? Quelle étrange créature c'est-il fait livré dans cette énorme caisse ? A cette question les compagnons peuvent maintenant donner une réponse assez précise. Le monstre est défait. Mais pourquoi es-ce Algor de la foret qui régla la facture du transport ? Encore des mystères...

Sur le pavé glacé, les roues de la calèche qui emporte Lou et son imposant animal font un bruit assourdissant. Sous la porte cochère du bourgmestre, la bête encore sévèrement blessée marchait en boitant. Allant certainement contre les bons usages, la femme druide lui a indiqué l'intérieur de la cabine. Et sous les yeux stupéfaits du laquais qui allait conduire l’équipage elle s’est assise, au coté de l’imposant loup gris, sur les délicats bancs sculptés et matelassés de coussins de satin bleu.

Même ainsi confortablement assise, les vibrations du bas de caisse réveillent les souffrances sourdes de son corps endolori. Alors la colère qu'elle avait réussi à étouffer la prend à la gorge à nouveau. Comment qualifier le comportement de ses compagnons ? Absurde bien sur, mais surtout imbécile, ... meurtrier. Il n'y a que quelques centimètres entre le courageux et le téméraire. Quelques centimètres de terre au dessus desquels le courageux s'impatience et en dessous desquels le téméraire repose en paix. Derrière le passage secret de la bibliothèque d'Exalim Polerte ils trouvèrent un escalier qui les emmena jusqu'au réseau d'égout de la cité, puis suivant les traces de quelques aventuriers téméraires ils aboutirent dans les catacombes antédiluviennes d'Arckopolis. Si la curiosité du groupe justifia encore qu'ils se soient enfoncés dans ces caveaux oubliés, elle aurait du céder la place à la terreur lorsqu'ils découvrirent le gardien monstrueux au pinces gigantesques qui sortait de l'eau. Au lieu de cela, le groupe décida d'effectuer une « retraite en bon ordre ». Une retraite qui tourna rapidement au carnage. Lou revit en souvenir les moments terribles de ce combat à l'issue incertaine. Elle entend encore craquer les os de son loup sous la pince gauche de la créature lorsqu'il sombra inconscient. Elle entend les hurles de terreurs de Lyta qui fut saisie et soulevée du sol alors que la pression exercée par la pince de la créature lui broyait la cage thoracique. La jeune prêtresse parvient à se libérer une première fois pour mieux être reprise. Comment eu t'elle alors la présence d'esprit d'esquiver le projectile incendiaire que Pitterakk invoqua su le monstre ? Lou se souvient encore du visage pétrifié de Lyta lorsqu'elle fût paralysée par les tentacules qui pendaient aux commissures de cette bouche immonde. Un visage déformé par la souffrance et un regard figé exprimant une terreur indicible. Une terreur bien tardive. Ils auraient tous pu mourir dans ces catacombes. Lou se surprend encore. Où trouva t'elle la force d'assener au monstre le coup de gràçe ? Dans un état second elle fit virevolté son bâton haut au dessus de sa tête avant de l'abattre avec une telle fureur qu'il brisa la carapace humide de la créature. Elle se laissa alors entraîner par la violence du mouvement en faisant tourner son bâton souple sur le profond point d'appui qu'il venait de trouver dans la chair de la pince. Et dans un mouvement de bascule elle enficha l'autre extrémité durcie du bois dans la gueule de la créature immonde. Un coup de maître digne d'un grand druide, pas d'une jeune néophyte qui cherche à faire ses preuves. Qu'es-ce qui était le pire finalement, qu'elle fût incapable de se faire entendre du groupe dans un moment critique ? Où plus simplement qu'elle ne puisse prendre ses jambes à son cou, comme elle jugeait opportun de le faire. Dans le couloir d’où ils venaient, Pitterakk et Sir Gontrand organisaient cette sanglante retraite « en bon ordre ». S'ils veulent encore bénéficier de ses services, il faudra qu'ils revoient leurs organisations. En tout cas elle ne se laissera plus piéger.

La colère de la demi elfe prend de nouvelles couleurs et de lourds sanglots dévalent ses joues. Elle revoit maintenant, sous la lueur fébrile des torches improvisées, les grands murs aux sculptures délabrées des tombeaux, les portes massives éventrées à la hache de combat, les caveaux profanés, et les squelettes vingt fois centenaires des glorieux guerriers de la cité dépouillés de leurs armures autant que de leurs mérites puis jetés à bas. Les druides vouent un culte primordial aux esprits des anciens. Ses cryptes contenaient les dépouilles des fondateurs de la ville. Combien de temps a t'il fallu à la cité pour laver sa mémoire ? Ne pouvait-on pas espérer d'elle le moins de respects pour ses aïeuls ? Apres tout il n'est guère étonnant que cette même cité héberge quelques nécrophages. Qu'ils aillent tous dans l'Abysse!

D'un geste enragé elle tire sur le loquet qui ouvre la fenêtre gauche de la calèche. L'air glacé, souffle de fines particules de neiges qui s'engouffrent dans la cabine alors que l'attelage trotte maintenant sur le chemin obscur du parc. Au dessus des arbres, Lou voit la monumentale pointe du dragon qui se dresse à droite de la lune encore basse. Et, bouche baie, son regard se fige sur le Dragon gigantesque qui c'est enroulé autour de l'aiguille de schiste. Ses ailes sont repliées sur son dos et les écailles de sa tête et de sa gorge irradient un blanc étincelant aux éclats bleus électriques. Cette créature n'est plus alors un mythe ni un protecteur invisible. Sous les yeux écarquillés de Lou le colosse démesuré reste immobile semblant contempler l'astre nocturne.